Le vintage avant-garde de la Slow Fashion | MAIBUJE X ZEU P

Nafoore est tombé dans la fripe à l’âge de 15  ans. Dès son enfance à Dakar, lui et les vêtements ça a été tout de suite un coup de foudre. Les années 1970 comme principale inspiration, et la seconde main comme un défi d’avenir, il a fondé des années plus tard Zeu P., avec un P comme Prolétariat.

Son ambition? Réussir l’inclusion par la mode, rendre accessible à tout le monde le vêtement de qualité puis poser les bonnes questions sur nos modes de consommation. Le vêtement c’est une affaire personnelle, nul industrie ne devrait, selon lui, nous dicter comment faire, ou nous dire ce qui est beau ou ce qui est moche. Zeu Prolétariat, au delà d’être une boutique de fringues, c’est surtout une philosophie de vie qui s’inscrit aux antipodes de l’industrie de la mode.

collaboration vintage maibujé x zeu p

 

En véritable professionnel de la perle rare et de la pièce unique, il propose des fringues à prix démocratique : entre 5 et 50 euros la pièce.

Zeu P. et Maibujé, partageant les mêmes valeurs, collaborent pour la première fois en cette fin d’année 2019, sur le thème des années 70. Pour Maibujé, Nafoore a préparé une sélection de pièces vintages uniques et indémodables. Nous l’avons interviewé et il nous présente son message rempli d’espoir pour une mode plus consciente. 

 

Comment tu choisis une pièce de collection ? Y-a t’il une méthode pour chercher des pièces vintages ? 

 

C’est une méthode qu’on a depuis le début , un processus devenu un automatisme. Une pièce est chinée d’abord parce qu’elle correspond à une code, à une ancienneté. Ce sont des pièces vintage qui ont au moins vingt ans pour les plus récentes. L'étiquette souvent en dit beaucoup sur la période et le lieu de fabrication. Ensuite le second critère, après l’ancienneté, c’est les matières. Toutes les pièces ne sont pas forcément fabriquées avec des matières durables et de qualité même étant ancienne. Donc on veille particulièrement à n’intégrer dans notre sélection que des vêtements conçus avec des matières faites pour durer longtemps. Puis, il y a la coupe du vêtement : souvent on va chercher des coupes originales qui vont plaire au client, partant des petites au très grandes tailles. Tout le monde est servi. Enfin, notre dernier critère va être la fonctionnalité du vêtement avec un focus particulier sur le workwear qui est et reste l’ADN de la marque. Donc si on récapitule la sélection du produit vintage se base sur  ces quatre critères : l’ancienneté, la matière, la coupe, et la fonctionnalité.


Réinventer la fripe va faire beaucoup de bien à l’industrie de la mode. On a plus les mêmes codes, la même perception de la fripe. ça devient un truc écolo  ? 

Plutôt que de la fripe, j’ai plutôt l’habitude de dire que je fais du vintage. Mais pour moi c’est un peu le futur. Que ce soit la fripe, le mobilier ou les objets, c’est le futur de notre survie. Alors oui au delà de juste vendre du style pour nous, proposer des vêtements vintages à bas prix c’est presque politique et anti système. 


Je m’inscris dans la re-industry. C’est tout ce côté re-cyclage, ré-cupération, ré-paration. L’idée c’est de vraiment partir de quelque chose d’existant, et de lui donner une autre vie. Car ces pièces ont le droit à une autre vie, ils ont le droit d’être corrigées, réparées, restaurées. D’autant plus que ce sont des matériaux de qualité pour la plupart d’entre elles.

La fripe est redevenue à la mode, ça peut se voir un peu partout. Pas seulement pour des raisons écologiques, mais aussi d’un point de vue esthétique, d’un point de vue stylistique. Dans la rue par exemple les gens s’habillent pas mal avec des pièces vintages. Mixés avec d’autres qui sont moins vintage, mais c’est perceptible sur le marché, il y aussi de plus en plus de boutiques comme ça. Ce qu’on a voulu apporter avec le concept de friperie nomade c’est de dé-codifier le vêtement vintage, le rendre plus accessible et de lui donner un sens dans une industrie de textile de plus en plus pollueur. 

tableau zeu p who's next . premiere classe, collaboration vintage
 Tableau de Zeu P @ Who’s next premiere classe via Instagram.com/zeu_p

Le mode de distribution nomade, ça te met en décalage par rapport aux autres boutiques de mode. du coup le client va associer l’achat d’un vêtement à des lieux inhabituels par rapport à ce qu’il a l’habitude de faire ? C’est quoi l’expérience Zeu P ? 


Pour l’instant, effectivement, on est nomade, et c’était voulu dès le départ de ne pas avoir d’emplacement fixe. J'ai eu une boutique physique dans le marais à une époque, ça a duré six mois après nous avons repris l’itinérance car c’est aussi là où nous prenons plus de plaisir. On aime bien ce côté mobile, où on peut nous trouver dans un endroit pendant une journée, et à un autre endroit pour quelques jours. Après, on disparaît. C’était l’expérience voulue pour aller vers les gens, ne pas attendre que les gens viennent à nous. D’où le côté événementiel : on a fait des salons, comme Who’s Next, ou encore des festivals en dehors de Paris l’été. 

Nafoore fondateur de zeu p
Nafoore @ Who’s next premiere classe © Benjamin Guénault via Facebook.com/whosnextdotcom

Notre expérience va aussi être en ligne. Nous sommes actuellement en train de bosser sur le e-shop, et il y a tout le paramètre de l’expérience utilisateur, de l’ergonomie, sur lesquels on est en train de travailler, pour rendre cette expérience-là agréable. Vu qu’on est dans la seconde main, c’est très important de penser la manière de présenter le produit, de permettre que le futur client se projette sur la pièce, sur sa taille, sur sa coupe, sur comment c’est fait, sachant que ce sont toutes des pièces uniques. On n’a pas cinq ou six tailles de modèles : les modèles que j’ai, c’est les seuls que j’aie qui soit comme ça. Ce sont des pièces totalement uniques. Et puis les références des tailles dans le vintage c’est pas les mêmes références de taille qu’aujourd’hui. Notre principale problématique, c’est de refléter la réalité de la pièce et la présenter online de la manière la plus fidèle possible et la plus esthétique. Amen



Tu fais participer tes clients, tu leur donne les moyens de s’approprier ta pièce.. 


J’ai pas mal misé sur l’interactivité, avec les clients. Par exemple, pour le shooting de la collaboration qu’on a fait avec Maibujé, les mannequins qui sont venus, étaient à 90% des clients Zeu P. Il y a ainsi des liens qui sont tissés avec des clients, une vraie proximité. Ce sont des clients réguliers, et qui sont d’ailleurs nos premiers ambassadeurs. L’idée c’est qu’à chaque fois qu’ils achètent une pièce, on les prend en photo puis nous proposons un stylisme qui va avec la pièce qu’ils ont acheté. C’est devenu un automatisme : tu prends une pièce, tu l’achètes, et après tu passe à l’espace photo pour les réseaux sociaux. Les gens se prêtent au jeu, et l’expérience devient tout de suite plus ludique. 



Quel a été le moment où tu t’es dit : ça y est, je vais faire Zeu P, une friperie nomade ? 


A la base, on s’appelait fripiz, un jeu de mot avec fripes et easy, c’était le nom à nos débuts. Je me suis rendu compte que le nom correspondait moins au projet, ça nous enfermait dans la fripe certes pas cher mais que la fripe, alors que l’idée à terme c’est de proposer tout une expérience, et pas seulement des vêtements. L’idée de Zeu P., c’est de nous élargir au mobilier, aux objets, la location toujours dans le même esprit de recyclage, de récupération, et de restauration. 

 

Mais avant tout, le déclic, c’est que j’ai toujours ( ou presque)  été fan de fringues vintage. A un moment donné, en tant que consommateur, j’en avais trop de vêtements, et ça correspondait aussi à une remise en question de mes propre modes de consommation. Donc j’ai voulu me débarrasser de pas mal de fringues que je ne portais plus, et que je ne trouvais pas forcément nécessaires d’accumuler dans ma garderobe. J’ai fait un événement Facebook en décembre 2014, j’avais invité à l’époque que mes amis sur Facebook. Une très bonne amie qui venait d’ouvrir un restau dans la rue des petites écuries dans le 10e m’a proposé de faire ma vente chez elle. Et ça s’est fait comme ça! J’avais, bien entendu, 98% de vêtements pour homme, et au début j’ai pas mal mise sur une offre destiné aux hommes car il y en avait très peu, depuis la sélection s’est rééquilibrée car j’avais de plus en plus une demande féminine. Cela dit après le succès de cette première vente officielle, disons ça a été le déclic, et c'est le soir même, après la vente en rentrant chez moi tout fier que j’ai décidé d’en faire mon métier

 

Tes principales inspirations et tes modèles ? 

 

Mon modèle, ce ne serait pas une personne, ce serait vraiment une période. Je suis très inspiré par les années 1970. La mode des années 70, l’architecture des années 70, l’art des années 70, la musique de ces années là. J’ai une petites sélection de pièces des années soixante-dix, qui sont également visible dans la collection qu’on a fait avec Maibujé, des petites que je sors que pour les grandes occasions :) 

 

Pour toi, quel est le sens de la collab’ avec Maibujé ? 

 

Avec Maibujé, c’était un peu une évidence. Rahila m’a contacté, et m’a fait part de sa volonté de faire une collab’ avec Zeu P. L’approche écoresponsable de Maibujé et son positionnement niche sonnaient bien dans mon oreille, ça m’a parlé tout de suite. D’autant plus que le processus de sélection des marques vendues sur leur site est assez sélectif. Donc c’est aussi flatteur quand une plateforme avec des valeurs aussi fortes vous contacte pour une collab. Zeu P est de nature très sélectif aussi donc disons que nous nous sommes bien trouvés :). 

La seconde main, le vintage, c’est dans une logique de durabilité..

 

Toutes les pièces qu’on a c’est des pièces durables. Pourquoi durables ? Parce que ce sont des pièces qui ont été faites de base pour durer. C’est aussi simple que ça :) Aujourd’hui malheureusement la mode est devenu éphémère, c’est de la mode à jeter. On achète une pièce pour la porter deux, trois ou quatre mois, puis salut. Sa majesté la fast fashion vous vend sept à neuf collections par an, ce que je trouve démesuré par rapport aux quatre saisons qu’on a. On est passé à une mode où rien dure : on doit changer la télé, le smartphone, et tous nos objets chaque année parce qu’un nouveau modèle est sorti. Les marques se débrouillent pour rendre obsolètes certains produits, et on nous oblige à acheter le modèle suivant. Ma question est donc la suivante : jusqu’où ira cette consommation ? Quand es-ce que ça va s’arrêter cette frénésie ? 

 

Pour moi, s’il y a un objet durable pour la mode, c’est bien le vêtement vintage. On a pas besoin de parler à sa place : ce sont des vêtements qui ont pour la plupart plus de cinquante ans d’ancienneté, et qui sont intacts, donc elle a fait ses preuves de qualité. La pièce est là, et il y a eu peut-être quinze personnes qui l’ont porté et elle a voyagé peut-être dans trois continents, elle a été dans un tiroir, et après on l’a sorti, ça s’est retrouvé chez un particulier puis un de mes fournisseurs, et moi je l’ai chiné, le client est venu l’acheter, et peut-être que dans six mois ou un an il voudra le revendre ou l’échanger ou le donner.  Une économie circulaire et c’est aussi ça la durabilité. 

 

Le tissu que tu préfères, une matière à laquelle tu est très sensible ? 

 

J’aime bien les tweeds, le tartan, j’aime bien tout ce qui est laine aussi, surtout en hiver. On a pas mal de produits en laine, que ce soient des manteaux ou des pulls. Pour le cuir, je commence à avoir une sélection de cuirs, et j’en porte même au moment où je te parle. Mais j’aime beaucoup le tweed. 

 

Pour toi, le Sénégal, c’est lié à quelles sensations, quels souvenirs ? 

 

Je te dirais l’odeur de la seconde main, car au Sénégal j’en portais déjà, de la seconde main. Au Sénégal on appelle ça feug Jaay -en Wolof (qui veut dire littéralement secouer et vendre). J’en portais déjà au Sénégal, quand j’étais plus jeune. Disons que j’étais un marginal car faut dire le feug Jaay c’était pas vraiment tendance (avec l’accent de Christina). C’était pas un truc cool, pour la société tu achètes un vêtement de seconde main parce que tu es pauvre et que tu n’a pas les moyens de t’acheter du neuf.  Ce qui n’était pas du tout mon cas, je cherchais les vêtements anciens car esthétiquement j’aimais trop ça, les veste cintrées années 70s avec des revers larges, souvent sans marque d’ailleurs, les pantalons “pat d'eph” taille haute pour homme ..ça me donnait des frissons haha les coupes Afro les cols cheminées..khalala, à 34 ans je suis un jeune nostalgique (loool !) et je regrette une époque que je n’ai pas vécu bizarre non? 

 

 J’avais seize ou dix sept dans, et j’étais déjà dans la contre culture, car c’était pas les vêtements que les jeunes de mon âge mettaient. C’était pas les vêtements que quelqu’un mettait pour se valoriser, parce que c’était de la seconde main et c’est pas la mode. La seconde main là-bas elle est un peu associée aux prolétaires, ou aux très pauvres, mais moi je m’en foutais. J’ai un peu gardé ce côté rebelle jusqu’à maintenant, sauf que maintenant ici c’est à la mode, c’est cool, on a l’air stylé. Mais je pense que c’est important de ne pas être drivé par la masse, et d’être capable de s’affranchir des influences. Pour ma part j’ai jamais été dans le mainstream , j’ai toujours eu mes propres envies, sans pour autant faire “du différent pour être différent”. La seconde main, j’étais sensible à ça et c’est ce qui me plaisait. C’est une partie de mon identité, et c’est justement cette odeur de la seconde main qui me rappelle pas mal de souvenirs.

 

Une musique pour nous inspirer aujourd’hui  ? 

Pourquoi Prolétariat ? 

 

Le mot Prolétaire, je voulu me réinventer. Au départ étymologiquement, le prolétariat dans sa définition marxiste c’était classe sociale opposée aux bourgeois, définie comme étant le substrat de la société. Le prolétaire de base pour la société c’est un ouvrier, un paysan qui vend sa force et son temps contre de l’argent. Les chômeurs aussi sont inclue. C’était la définition, pour moi est trop classique et plutôt désuète. 

 

Aujourd’hui, dans le prolétariat j’inclus plein de personnes qui ne se seraient pas définies ainsi. Le prolétaire pour moi ce n’est pas ce cliché, d’un petit ouvrier ou paysan. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui : en France il y a plein de prolétaires qui ont des diplômes, qui sont éduqués. Il ne sont pas dans des chantiers ou dans une usine, mais ça peut être un médecin, mais qui ne compte que sur sa capacité physique et intellectuelle pour gagner sa vie. La définition que j’en fais est beaucoup avec mon concept est plus life style. C’est presque de la philosophie, proche de peut-être des stoïciens avec une volonté de mettre plus de conscience dans nos actions en l’occurrence dans l’acte de consommer. Le prolétaire ne va pas dépenser très cher pour s’habiller, c’est dans son éthique. Non pas parce qu’il n’en a pas les moyens, mais juste par principe. Le Prolo ne va pas acheter du Balenciaga c’est anti-prolo car les prix de ses marques n’ont jamais été justifiés si ce n’est pas leur nom. Les marques de luxe sont anti-prolo comme H & M ou Zara ou Primark c’est anti-prolo. Le prolétariat, c’est l’homme ou la femme conscient(e) des problématiques socio-économiques actuelles,  et des enjeux climatiques. Le Prolo est politisé et apolitique à la fois, il juge le réel à l’aune d’idéal car étant lui même idéaliste voir utopiste. Il rêve d’une société avec moins d’inégalités et moins de pauvres. Une Société anti élitiste  dirigé par le peuple himself. Le prolétariat. Amen. Le prolo est pro slow life, et s’intéresse à la provenance de ce qu’il achète.

 

Si tu avais un conseil à donner aux jeunes ? 

 

Le conseil de base que je donnerait aux jeunes (dont j’estime faire partie) c’est de rester libre, libre de leur choix. La normalité est relative. L’effet de groupe est nocif.  C’est important de prendre du recul, et juger par soit la portée de ses actions. Le/la jeune ne doit pas rimer avec insouciance.  L’avenir c’est nous, oui, cette planète c’est aussi la nôtre. La course éhonté vers le développement économique et l’appât du gain est en train de compromettre cet avenir, ne les laissons pas nous divertir et nous détourner des vrais sujets, ne les laissons pas nous exclure de la gestion de la cité. 

 

Un dernier message que tu voudrais faire passer ? 

 

Le message que je voulais passer, et qu’il faut comprendre, c’est qu’on n’est pas drivé par la thune : ça va plus loin que ça. Nous ce qu’on fait derrière ça a du sens, et je pense que c’est important pour chacun de se poser la question : est-ce que ce que j’ai fait  du sens ?”. Peu importe dans quel domaine tu bosses, si c’est dans la technologie, la mode ou l’agriculture.. peu importe. Je suis très attiré par les choses qui ont un impact social et sociétal. Pour le monde, pour la société et pour des individus: avoir un impact c’est ce que moi j’appelle le progrès. La mode c’est bien, mais ça ne doit pas être un besoin primaire au delà du manger, du boire, etc. Nous ce qu’on fait derrière, c’est initier une révolution à notre toute petite échelle. Si notre message touche une personne, ça veut dire qu’on a réussi. Cette injonction à la surconsommation est problématique. Nous prônons le lifestyle qui dit de vivre avec le juste nécessaire. La Slow Life, prenons le temps de nous connaître, de faire les choses doucement, de manger slow, d’acheter slow, de marcher slow et vivre slow parce que ce n’est pas une course vitesse. Le but n’est pas d’aller vite mais d’aller loin.



Le site de Zeu P sera en ligne en début 2020.   En attendant, retrouvez la collaboration exclusive MaibujéxZeuP 

Zeu P propose également du mobilier vintage, des objets de décoration et des bijoux touaregs. 

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